Au retour de l'été ils rentrent plein de sable sous la couverture et entre les pages. On reconnait les livres qui ont voyagé. Il arrive qu'ils ne reviennent pas après les petites vacances de Noël, d'automne ou de printemps parce qu'ils sont restés chez Mémé ou chez Tonton. Ils ne sont pas perdus, ils reviendront au prochain retour de vacances.
Parfois ils ne reviennent pas pendant des mois parce qu'ils ont été oubliés sur une étagère de bibliothèque privée ou sous le canapé du salon (et le jour d'un grand ménage : "oh zut un livre de bibliothèque !" ou "ah il était donc là celui-là, que je cherche depuis six semaines !").
Souvent, s'ils ne se dépêchent pas de rentrer à la Bibliothèque, c'est parce qu'ils font tranquillement le tour de la maison dans les mains de plusieurs lecteurs. Et même le tour du quartier, de l'immeuble, du lotissement. Les lecteurs disent alors qu'ils ont passé les livres à Madame YXZ parce qu'ils sont chouettes, c'est elle qui viendra les rendre... quand elle pourra.
Entre certains lecteurs ça traficote, ça s'échange, on a l'habitude : ce n'est jamais le lecteur qui l'a emprunté qui vient rendre tel livre ! Ou alors c'est une seule personne qui rend dix bouquins empruntés par trois usagers différents.
Au lycée, les mangas sautent de chambre en chambre. Et ce n'est pas toujours le "bon" emprunteur qui passe déposer les bandes dessinées le vendredi avant d'aller prendre le train. "J'ai pas la carte de Machin", "ce n'est pas grave, on fait sans..."
A la halte-garderie on glisse dans les sacs des petits un livre de la Bibliothèque et quand il revient, on en glisse un autre. Ils aiment les choisir eux-mêmes dans la caisse à livres.
Les livres vont à la ville. Dans les sacs des étudiants, ils prennent le train et ont parfois bien du mal à faire le trajet de retour, oubliés qu'ils sont dans une chambre universitaire. On imagine qu'ils prennent parfois le bus ou le métro.
Certains livres rentrent avec des tâches de café et plein de miettes entre les pages : ils ont accompagné un lecteur pendant son petit-déjeuner apparemment. Et manger en lisant n'a jamais été pratique si on ne dispose pas du matériel adéquat pour coincer les pages en maintenant le tout assez verticalement pour pouvoir lire le nez dans sa tasse.
D'autres ont retenu entre leurs feuillets le marque-page : le lecteur a t-il abandonné sa lecture ici? Le marque-page a t-il été coincé là et, le livre terminé, l'a t-on oublié? Le marque-page est parfois bien étonnant... il faudra que nous en reparlions de celui-là !
On reconnait le livre qui a roulé sa bosse dans un cartable d'écolier parce qu'il est immanquablement couvert de déchet et de poudre noire issu du taille-crayon. Qui n'a pas taillé au dessus du cartable pour s'éviter un voyage vers la poubelle?
Les livres ont une vie en dehors de la Bibliothèque où ils reviennent (presque) toujours et ils semblent se déplacer beaucoup sur leurs petites pattes. Comment ne pas comprendre, vu leur existence trépidante, qu'ils ne rentrent pas toujours tirés à quatre épingles ? Et qu'au bout de quelques années ils sont bien avachis !
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